Les jeunesses de Sisyphe. Entre la France et le Maroc, à qui revient-il de déplacer la montagne ?
« Il faut imaginer Sisyphe heureux. » Cette conclusion d’Albert Camus m’a toujours laissé perplexe. Un homme condamné à pousser éternellement un rocher qui redescend avant d’atteindre son but : voilà une conception du bonheur assez éloignée de la mienne.
Trombinoscope Alliage
Si Sisyphe vivait aujourd’hui, nous lui proposerions probablement un bilan de compétences, une formation à la résilience et quelques séances de développement personnel. On lui expliquerait que chaque difficulté est une occasion de progresser. Il finirait peut-être consultant en persévérance.
L’analogie me vient souvent à l’esprit lorsque je regarde la manière dont nous parlons de la jeunesse. Voilà près de trente ans que mon engagement associatif me conduit à rencontrer des jeunes aux parcours très différents. J’en ai retenu une conviction : nous demandons beaucoup d’efforts aux nouvelles générations, mais s’interrogent-ils sur les obstacles placés sur leur chemin.
En France, nous continuons de défendre le mérite comme une promesse d’ascension sociale. Je reste attaché à cette idée. Pourtant, les travaux de Bourdieu et Passeron nous rappellent depuis longtemps que l’école ne corrige pas mécaniquement les inégalités de départ. Un jeune entouré, logé et soutenu financièrement n’avance pas avec les mêmes ressources que celui qui doit, entre dix-huit ans et 21 ans, trouver un logement, gérer un budget et construire seul son avenir.
Nous avons parfois cette curieuse habitude de demander aux jeunes les moins protégés de devenir adultes avant les autres.
Pour autant, gardons-nous de décrire une génération résignée. Selon le Baromètre DJEPVA 2025, réalisé par l’INJEP et le CRÉDOC, 69 % des jeunes Français de 15 à 30 ans se déclarent confiants dans leur avenir à trois ans. La jeunesse n’a donc pas renoncé à espérer. Elle attend peut-être simplement que nos promesses se traduisent enfin dans les faits.
De l’autre côté de la Méditerranée, le Maroc connaît une contradiction qui mérite tout autant notre attention. Le pays s’est profondément transformé, ses infrastructures se sont développées, son économie s’est modernisée. Mais les perspectives offertes à une partie de sa jeunesse restent préoccupantes. Selon le Haut-Commissariat au Plan, le chômage touchait 37,2 % des actifs de 15 à 24 ans en 2025. Les données relatives à 2023 faisaient également apparaître près de 2,9 millions de jeunes de 15 à 29 ans ni en emploi, ni en études, ni en formation.
Derrière ces chiffres, des diplômés découvrent qu’il leur faut de l’expérience pour trouver un emploi, mais un emploi pour acquérir de l’expérience. Sisyphe aurait reconnu le procédé. Il serait pourtant injuste de réduire la jeunesse marocaine à ses difficultés. Elle entreprend, innove, s’engage et regarde le monde avec ambition. Certains souhaitent partir, d’autres rester, beaucoup aimeraient pouvoir revenir.
« La véritable question n’est pas de retenir les jeunes à tout prix, mais de leur donner suffisamment de possibilités pour qu’ils puissent choisir. »
Les évolutions politiques annoncées au Maroc suscitent, à cet égard, une attente. Gageons qu’elle sera entendue. J’espère que la jeunesse y occupera une place centrale, au-delà des intitulés ministériels et des déclarations d’intention. Car une nomination ne constitue pas, à elle seule, une politique publique. Il faudra regarder les moyens engagés, la place accordée aux associations et, surtout, les résultats obtenus.
Entre ces deux pays grandit aussi une jeunesse franco-marocaine dont les expériences méritent mieux que les habituels discours sur la double culture. Un jeune né à Sarcelles ou à Cergy peut encore s’entendre demander, en France, d’où il vient « vraiment ». Au Maroc, le même sera parfois surnommé « le Français ». Le voilà Marocain en France et Français au Maroc. Mais cette double appartenance, souvent présentée comme une richesse, n’est pas toujours vécue comme telle.
Nombreux sont les Franco-Marocains qui témoignent d’une forme de mépris dans le regard de certains de leurs compatriotes au Maroc, notamment dans les milieux les plus favorisés. On leur reproche leurs manières, leur façon de parler, leur comportement, comme s’ils incarnaient une version moins fréquentable de l’identité marocaine. Les réseaux sociaux charrient leur lot de caricatures du « French Arab », présenté comme vulgaire, bruyant et dépourvu de savoir-vivre. Certains influenceurs marocains contribuent eux-mêmes à entretenir ces clichés. Mais la réciproque est tout aussi vraie.
Ceux qui dénoncent ce mépris peuvent parfois se montrer tout aussi prompts à affubler les Marocains du qualificatif péjoratif de « blédards ». On reproche aux uns de ne pas parler la darija ou de ne pas maîtriser les codes du pays, tandis que les autres sont moqués pour leur accent, leurs habitudes ou leur manière d’être.
Chacun finit par reprocher à l’autre de ne pas être suffisamment marocain, ou de l’être un peu trop. Il y a là une ironie dont nous pourrions sourire si elle ne révélait pas, au fond, une difficulté à nous reconnaître les uns les autres. Il devient pourtant urgent de rapprocher ces jeunesses, de mieux les faire se connaître et de réconcilier des parcours qui, malgré leurs différences, partagent une histoire commune.
Nous en sommes parfois à la quatrième, voire à la cinquième génération née en France. Pour certains de ces jeunes, le Maroc est désormais le pays des arrière-grands-parents, un pays dont ils portent le nom, parfois la mémoire, mais dont ils ne parlent plus la langue. Faut-il pour autant considérer que leur lien avec le Maroc s’est affaibli au point de disparaître ? Je ne le crois pas.
D’autant que nous voyons progressivement partir les pionniers, nos chibanis, ces hommes et ces femmes qui ont quitté le Maroc très jeunes pour travailler en France, y ont fondé des familles et construit, souvent dans des conditions difficiles, une vie entre deux pays. Ils ont été les premiers passeurs de cette histoire. Avec leur disparition, c’est aussi une mémoire vivante qui s’efface, celle des villages quittés, des sacrifices consentis et des liens entretenus malgré la distance.
Nous leur devons davantage que des hommages. Nous leur devons de faire vivre ce qu’ils ont transmis, de permettre à leurs petits-enfants et arrière-petits-enfants de connaître ce Maroc qui fait partie de leur histoire, sans leur imposer une manière unique d’être marocains.
Car les racines ne devraient jamais devenir une épreuve d’authenticité. Elles devraient être ce qui relie, et non ce qui sépare.
Une mobilité internationale qui ne nécessite même pas de billet d’avion. Cette situation prête à sourire. Elle interroge pourtant notre conception de l’appartenance. Les enquêtes Trajectoires et Origines de l’INED et de l’INSEE documentent la persistance de discriminations touchant certains descendants d’immigrés. Mais ces jeunes ne sauraient être définis uniquement par les obstacles qu’ils rencontrent. Ils réussissent, créent, s’engagent et peuvent constituer un formidable trait d’union entre les deux rives. À condition de ne pas leur imposer de devenir les ambassadeurs permanents de leurs origines.
Je crois également que nous nous trompons lorsque nous décrivons les jeunes comme désengagés, indifférents à la chose publique et définitivement absorbés par leurs téléphones. Il suffit pourtant de regarder les mobilisations lycéennes en France pour constater qu’ils n’ont pas renoncé à se faire entendre. Ils contestent, s’organisent, interpellent et, parfois, nous bousculent.
Au Maroc, le Mouvement du 20 février, en 2011, avait lui aussi porté dans l’espace public des aspirations sociales et démocratiques. Les contextes sont différents, les revendications également, mais une chose demeure : la jeunesse n’a pas attendu notre permission pour s’intéresser à son avenir.
Ce qui m’interroge davantage, c’est notre manière de l’écouter. Nous invitons volontiers les jeunes à donner leur avis, à participer à des consultations, parfois même à siéger dans des instances. Mais entre leur demander ce qu’ils pensent et accepter que leur parole modifie réellement nos décisions, il reste un rocher à pousser tel Sisyphe.
Je connais suffisamment le monde associatif pour savoir que nous excellons parfois dans l’art d’organiser une réunion destinée à préparer la suivante. Nous avons inventé les comités de pilotage, les groupes de travail, les diagnostics partagés et les plans d’action. Tous ont leur utilité, naturellement. Mais à force de vouloir coordonner les réponses, il nous arrive de consacrer davantage de temps à décrire les problèmes qu’à les résoudre. Une politique publique ne devrait pourtant pas se juger à l’épaisseur de ses rapports, mais à ce qu’elle change concrètement dans la vie de ceux auxquels elle s’adresse.
C’est aussi pour cette raison que je me méfie de l’usage parfois excessif du mot « résilience ». Le terme a fini par s’imposer dans le vocabulaire de l’action sociale, au point de devenir presque une qualité que l’on attend des jeunes confrontés aux difficultés. Les travaux du psychiatre Michael Rutter ont pourtant montré combien l’environnement, les relations humaines et les facteurs de protection jouent un rôle déterminant dans la manière de surmonter l’adversité. Autrement dit, la résilience ne relève pas de la seule volonté individuelle. Elle dépend aussi de ce que nous mettons autour des personnes pour leur permettre de tenir et de se reconstruire.
À force de demander aux jeunes de rebondir, nous finissons parfois par oublier de nous demander pourquoi ils tombent si souvent. Et surtout, pourquoi nous laissons autant d’obstacles sur leur chemin.
Après près de trente années passées auprès des jeunes, je n’ai pas acquis la certitude de savoir ce qui est bon pour eux. J’ai plutôt appris à me méfier de ceux qui prétendent le savoir trop facilement. Les jeunes ne constituent pas une catégorie homogène dont il suffirait de connaître les besoins pour fabriquer les bonnes réponses. Leurs parcours, leurs aspirations et leurs difficultés sont aussi divers que les sociétés dans lesquelles ils grandissent.
La France et le Maroc auraient beaucoup à gagner à confronter davantage leurs expériences en matière d’éducation, de protection de l’enfance, d’insertion professionnelle et de participation citoyenne. Non pour chercher à savoir lequel ferait mieux que l’autre, ni pour exporter des dispositifs dont nous connaissons parfois davantage les intentions que les résultats. Mais pour comprendre ce qui fonctionne, reconnaître ce qui échoue et apprendre mutuellement de nos pratiques.
Et, surtout, pour faire une place aux jeunes dans les décisions qui engagent leur avenir. Une place véritable, pas simplement une chaise supplémentaire autour d’une table déjà trop encombrée.
Je reviens à Camus. Sisyphe était condamné à recommencer éternellement le même effort. Nos sociétés, elles, ne sont pas condamnées à reproduire indéfiniment les mêmes obstacles. Les difficultés d’accès à l’éducation, au logement ou à l’emploi ne relèvent pas d’une fatalité mythologique. Elles résultent aussi de choix politiques, économiques et institutionnels. Ce que nous avons construit, nous pouvons le transformer.
Camus nous demandait d’imaginer Sisyphe heureux. Pour ma part, je me demande surtout ce qu’il aurait fait si quelqu’un avait pris le temps de lui demander son avis. Peut-être aurait-il continué à pousser son rocher. Peut-être aurait-il choisi une autre montagne.
Ou, plus simplement, aurait-il proposé de construire un escalier.
Encore aurait-il fallu accepter de l’écouter.