Le Maroc à Moscou. Fatima Ezzahra El Mansouri représente Sa Majesté le Roi Mohammed VI au troisième Sommet Russie-Afrique,
Aux côtés de Nasser Bourita et de l’ambassadeur Lotfi Bouchaara, Fatima Ezzahra El Mansouri représente Sa Majesté le Roi Mohammed VI au troisième Sommet Russie-Afrique, organisé à Moscou les 28 et 29 octobre.
Après Sotchi en 2019 et Saint-Pétersbourg en 2023, la rencontre témoigne de l’importance croissante du continent africain dans les stratégies d’influence des grandes puissances. Sur les 54 pays africains, 48 ont confirmé leur participation, dont 22 représentés par leur chef d’État selon le Kremlin.
L’influence russe à l’épreuve des résultats
En 2025, les échanges commerciaux entre la Russie et l’Afrique ont dépassé 27 milliards de dollars (Chatham House). À titre de comparaison, ceux de l’Union européenne avec le continent ont atteint environ 395 milliards de dollars, contre 348 milliards pour la Chine. L’écart rappelle que la visibilité diplomatique et politique de Moscou ne se traduit pas, à ce jour, par un poids commercial comparable à celui de ses principaux concurrents.
La Russie conserve néanmoins des leviers d’influence importants dans les domaines des céréales (blé, orge et maïs), des engrais et de l’armement, tout en cherchant à développer ses partenariats dans d’autres secteurs. L’éducation compte également parmi ces leviers. Près de 40 000 étudiants africains suivent une formation en Russie. Plusieurs dirigeants africains, du Ghana, de l’Angola et de la Namibie, ont eux-mêmes étudié en Union soviétique. Le soft power russe sur le continent ne se limite donc pas aux relations politiques et commerciales.
Dans son discours d’ouverture du Forum économique et humanitaire Russie-Afrique, le 28 octobre 2026, Vladimir Poutine a mis en avant la volonté de Moscou de renforcer sa coopération avec les pays africains dans les domaines technologique et éducatif. Il a notamment insisté sur le transfert de compétences numériques et de solutions technologiques russes.
Moscou cherche ainsi à élargir son influence au-delà de ses secteurs traditionnels. Ses ambitions se heurtent toutefois aux limites de son poids économique et aux contraintes liées à la guerre en Ukraine. Les résultats de sa coopération sécuritaire soulèvent également des interrogations. Au Sahel, où la présence russe s’est renforcée, la persistance des violences invite à interroger l’écart entre les objectifs annoncés et les résultats obtenus sur le terrain.
L’Afrique face aux rivalités de puissance : quels leviers pour son développement ?
Pour les États africains, la rivalité entre puissances peut ouvrir des possibilités de diversification diplomatique et économique. De la Chine aux États-Unis et à l’Union européenne, en passant par la Russie, la Turquie et les pays du Golfe, les partenaires sont nombreux et leurs intérêts ne convergent pas toujours. La concurrence entre eux peut offrir aux pays africains une marge de manœuvre pour défendre leurs priorités et négocier des coopérations adaptées à leurs propres stratégies de développement. L’enjeu économique est de faire de ces partenariats des leviers de transformation productive.
Cela suppose des investissements favorisant l’implantation d’unités industrielles et le développement de capacités de production locales, mais aussi le financement d’infrastructures, la création d’emplois et le transfert de compétences. La transformation sur place des ressources minières et agricoles constitue un autre enjeu majeur : elle permettrait aux économies africaines de capter une plus grande part de la valeur ajoutée, plutôt que de rester cantonnées à l’exportation de matières premières. Un point de vigilance demeure : la multiplication des partenariats ne garantit pas, à elle seule, des retombées concrètes.
La question centrale est celle des conditions dans lesquelles les engagements annoncés pourront se traduire en résultats tangibles, au regard des priorités nationales et des trajectoires de développement propres à chaque pays. La marge de manœuvre offerte par la concurrence entre puissances ne deviendra un véritable levier de développement que si les États africains sont en mesure de définir leurs priorités, de défendre leurs intérêts et de veiller au respect des engagements pris.
La Russie : une vitrine politique et stratégique
Pour Moscou, le sommet est aussi l’occasion de rappeler les liens historiques qu’elle revendique avec le continent africain. Dans son discours d’ouverture, Vladimir Poutine a fait appel à la mémoire de la lutte contre le colonialisme, en évoquant le rôle de la Russie, le soutien mutuel et une « longue histoire » de relations. Il a rappelé l’appui apporté aux économies africaines et à la formation des forces armées, tout en défendant un renforcement du poids politique et économique des pays africains sur la scène internationale.
L’évocation de cette histoire répond aussi à un objectif politique : présenter la Russie comme un partenaire de l’Afrique et montrer que, malgré la guerre en Ukraine et les sanctions occidentales, Moscou conserve une capacité à mobiliser des partenaires sur la scène internationale. Depuis le premier sommet de 2019, et plus particulièrement depuis 2022, Moscou cherche à promouvoir un nouvel ordre international dans lequel les puissances occidentales ne pourraient plus imposer aussi facilement leurs sanctions.
La même ambition apparaît dans le discours russe sur la gouvernance mondiale. Moscou défend une place accrue des pays africains dans les institutions internationales, notamment au sein du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, qu’il faudrait réformer pour qu’elles « servent les pays en développement ».
La Russie entend ainsi promouvoir un ordre international moins dominé par les puissances occidentales. La sécurité constitue un autre volet important du forum. Plusieurs sessions sont consacrées aux drones et aux moyens de lutte contre leur utilisation. L’énergie nucléaire occupe également une place dans les échanges, avec la participation de Rosatom, la société publique russe de l’énergie atomique, à plusieurs sessions du forum.
Sur le plan nucléaire, le chantier d’El-Dabaa, en Égypte, constitue le principal projet russe en cours de construction sur le continent. D’autres projets restent à des stades plus préliminaires, entre protocoles d’entente et feuilles de route. Là encore, le passage des accords aux réalisations concrètes reste un enjeu majeur.
Le Maroc, une diplomatie de diversification
Pour Rabat, le dialogue avec Moscou doit se lire à la lumière de ses intérêts africains et de ses relations avec les autres puissances. Depuis la signature du partenariat stratégique approfondi en 2016, les deux pays ont identifié plusieurs pistes de coopération, de l’agriculture à l’énergie, en passant par l’industrie, les transports et les technologies avancées.
La relance de la Commission mixte en octobre 2025, puis les échanges entre les deux ministères des Affaires étrangères en septembre 2026, ont permis de poursuivre ce travail. L’enjeu, pour le Maroc, consiste à préserver les possibilités de coopération avec la Russie tout en tenant compte de ses intérêts nationaux, des divergences régionales et des contraintes liées aux sanctions internationales.
Celles-ci sont susceptibles de compliquer les paiements, la logistique et les échanges économiques. Le dialogue avec Moscou relève d’une stratégie de diversification des partenariats : Rabat entend maintenir plusieurs canaux de coopération sans remettre nécessairement en cause ses relations avec les autres puissances.
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